lundi 22 mars 2021

La Fille du Maire (Bint Al Oumdah, 1949)

بنت العمدة
ﺇﺧﺮاﺝ: عباس كامل




Abbas Kamel a réalisé La Fille du Maire en 1949.
Distribution : Kamal El Shennawi (Docteur Adel), Hagar Hamdy (Aziza, la femme d’Adel), Houda Shams El Din (la danseuse Lola), Mohamed Kamel (l’assistant du docteur Adel), Lola Abdo (Saadia), Yacoub Tanuse (le photographe), Alya Fawzy (la servante), Aziza Badr (la mère d’Aziza), Adel Abbas (le petit chanteur), Dorrya Ahmed (la chanteuse), Mohsen Hassanein (un patient du docteur Adel), Abdel Ghany El Sayed (le paysan chanteur), Abdel Hamid Zaki (le père d’Aziza et l’oncle du docteur Adel)
Scénario : Abbas Kamel
Musique : Abdel Azim Abdel Haq, Mahmoud El Sherif, Abbas Kamel

Kamal El Shennawi et Houda Shams El Din
















Hagar Hamdy
















Kamal Al Shennawi et Houda Shams El Din
















Mohamed Kamel
















Houda Shams El Din et Kamal Al Shennawi
















Houda Shams El Din et Kamal Al Shennawi
















Hagar Hamdy
















Dorrya Ahmed


















Résumé

Le jeune docteur Adel est marié à sa cousine Aziza. Celle-ci, bien que diplômée, a renoncé à toute ambition pour se consacrer entièrement à son foyer. Pour elle, seul compte le bien-être de son mari. Elle refuse que leur servante s’occupe des repas et elle passe chaque jour de longues heures dans sa cuisine pour concocter les plats qui lui feront plaisir. Dans son absolu dévouement, elle a renoncé à toute coquetterie : elle laisse aux autres le parfum, le maquillage car elle veut rester naturelle. C’est ainsi, pense-t-elle, qu’elle continuera à être aimée.
Pour ses consultations, Adel s’est installé dans un grand appartement d’un immeuble de la rue Soleiman. Un soir, alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui, une jeune femme très séduisante fait irruption dans le cabinet. Elle vient de faire une chute et craint s’être fait une fracture à la jambe. Le docteur Adel l’examine aussitôt : rien de grave, juste une égratignure au niveau du genou. Cette nouvelle patiente habite dans un appartement au-dessus du cabinet médical. Elle est danseuse et s’inquiète beaucoup de savoir si elle pourra danser dès ce soir. Le docteur Adel la rassure. La sonnerie du téléphone retentit. C’est Aziza qui s’étonne du retard de son mari. Ce dernier lui explique qu’il a été retenu par un jeune homme qui a la jambe cassée. L’épouse est rassurée. Avant de rentrer chez lui, le docteur Adel conduit la danseuse à son cabaret. Elle lui révèle qu’elle s’appelle Lola et exige qu’il lui donne son numéro de téléphone afin de pouvoir le joindre en cas de complication. Quand il rentre chez lui, le docteur Adel est toujours troublé par sa rencontre. A peine a -t-il terminé de manger que le téléphone sonne. Au bout du fil, c’est Lola qui veut qu’il la retrouve dans son cabaret. Adel ne se fait pas prier. Il dit à sa femme qu’il doit retourner au chevet du jeune homme à la jambe cassée et fonce en direction du cabaret de Lola. Il rejoint la danseuse dans sa loge après le spectacle et fait la connaissance de ses consœurs. Ce que ne sait pas Adel, c’est que Lola a décidé de le séduire uniquement pour s’amuser et qu’elle ne ressent rien pour lui. Ils passent tous les deux la nuit dans le cabinet médical et Adel ne retourne chez lui qu’à l’aurore. Il sombre dans un profond sommeil et ne se réveille qu’au milieu de la matinée. Quand il arrive enfin au cabinet, il y a foule dans la salle d’attente. Il expédie tous ses patients et part déjeuner dans un restaurant avec sa maîtresse tandis que sa femme l’attend chez eux. 
Le lendemain, Aziza part pour plusieurs jours dans son village natal afin d’assister à un mariage. Adel a refusé de l’accompagner pour passer du bon temps avec Mona. Au village, les parents d’Aziza sont un peu intrigués de l’absence de leur gendre et soupçonnent une mésentente entre les deux époux. Aziza leur certifie qu’ils s’aiment comme au premier jour. Pendant ce temps-là, Adel et Mona ne se quittent plus, ni le jour, ni la nuit. Ils ne font même pas l’effort de se cacher et à la piscine, ils posent complaisamment pour un photographe. Le père d’Aziza a demandé à sa fille de rentrer chez elle au plus vite pour retrouver son mari. Ce retour soudain irrite au plus haut point Adel et il invente une consultation dans un hôpital pour quitter aussitôt le domicile conjugal et passer la soirée avec Mona. Cette dernière est de plus en plus exigeante : elle veut qu’Adel l’épouse. Le lendemain, c’est le père d’Aziza qui arrive en ville pour un procès. Il décide de se rendre avec ses filles au cabinet de son gendre. Evidemment, Mona s’y trouve déjà. Adel la présente comme une patiente. La danseuse affiche tout le mépris qu’elle éprouve pour ces paysans mais il en faut davantage pour que ceux-ci perdent leur bonne humeur. Aziza est heureuse de passer du temps avec ses sœurs : elles chantent et elles dansent, ce qu’Aziza ne se permet jamais de faire en présence de son mari. 
Mais, après le départ de sa famille, Aziza fait une cruelle découverte. Elle tombe sur les photos de son mari et de sa maîtresse enlacés au bord de la piscine. La jeune épouse est effondrée. Elle décide de se rendre chez Mona pour la supplier de lui laisser son mari mais celle-ci lui oppose que c’est elle qui n’a pas su le garder et qu’elle ne peut donc rien lui reprocher. Aziza part se réfugier chez ses parents. Elle est à deux doigts de céder au désespoir mais elle se ressaisit et décide de se battre. Elle rentre au Caire et échafaude un plan. Elle oblige Mona à l’aider en la menaçant avec un revolver. Elle va danser, le visage masqué, dans le cabaret de sa rivale. Dans la salle, se trouve Adel. Il est subjugué par la beauté et la sensualité de cette danseuse inconnue. Il veut absolument la rencontrer. Ils se revoient lors d’une fête organisée par Mona puis seuls dans un appartement. C’est là que la femme mystérieuse danse pour son admirateur et que celui-ci, définitivement conquis, lui déclare sa flamme. Ce n’est qu’une fois de retour chez lui qu’Adel découvre qu’il est tombé amoureux de sa femme.



Critique

Ce film est d’Abbas Kamel, un réalisateur à qui on doit les comédies les plus brillantes de la fin des années quarante.

La Fille du Maire repose sur un canevas archi-revu : un jeune homme de bonne famille, séduit par une danseuse, délaisse sa tendre et fidèle épouse, et sur cette trame, on retrouve l’opposition traditionnelle entre la ville et la campagne. Tout cela pourrait nous valoir une leçon de morale bien sentie qui nous enjoindrait de ne pas quitter le droit chemin et nous sommerait de condamner fermement ces femmes libertines des grandes villes qui détruisent sans scrupule les familles honnêtes. Mais n’attendons pas d’Abbas Kamel qu’il s’en tienne à ce manichéisme bien-pensant. Ce qui frappe chez lui, c’est la modernité de ses conceptions. On remarquera qu’il manifeste une même empathie pour tous ses personnages. Même la séductrice qui s’amuse à détruire un jeune couple n’est pas fondamentalement méchante. Ce n’est pas une femme fatale même si elle se montre égoïste et hautaine. D’ailleurs, à la fin, c’est grâce à elle que l’épouse pourra reconquérir son mari, en lui permettant d’utiliser les mêmes armes que les siennes. Et c’est d’ailleurs sur ce point qu’Abbas Kamel se montre le plus hardi. La morale de sa fable est très claire : ce n’est pas en affichant une vertu sans faille que l’on sauve son couple de la ruine mais bien en maintenant le désir de l’autre. Si la jeune épouse veut retrouver l’amour de son mari, ça sera en usant des sortilèges de la danse (qu’elle considérait avant la « faute » de son époux comme un art indigne d’une femme mariée respectable). Et en agissant ainsi, l’héroïne ne fait que retrouver sa propre personnalité. Abbas Kamel ne cesse de rappeler tout au long du film, combien ce rôle de l’épouse vertueuse et fidèle n’est pas la vraie nature de son héroïne. Au contraire, ce qu’elle aime c’est chanter avec ses sœurs, danser lors de fêtes familiales, manifester sans entraves son énergie et sa sensualité. Et elle a cru, à tort, qu’elle devait renoncer à tout cela pour complaire à son mari. Par cette expérience douloureuse de l’infidélité, la jeune épouse a fait son éducation sentimentale. Au passage, on notera que cette Fille du Maire se présente aussi comme un hommage à Marivaux puisque le mari redevient amoureux de sa femme quand celle-ci se présente à lui masquée et déguisée.

La modernité de La Fille du Maire réside aussi dans son féminisme affiché. Pendant tout le film, ce sont les femmes qui mènent le cours des événements. Le héros est d’une passivité consternante, d’abord le jouet de sa maîtresse seule puis de celle-ci unie à son épouse. La tâche des deux femmes est facilitée par la psychologie sommaire de cet homme guidé, comme tous ses congénères, par ses pulsions et ses désirs. La femme légitime est sans doute la plus déterminée des deux, notamment quand elle repousse la tentation du désespoir et qu’elle décide de tout entreprendre pour récupérer son mari volage. Elle n’hésite pas à jouer du revolver pour obtenir ce qu’elle souhaite.

Inutile de préciser que l’interprétation est remarquable, aussi bien pour les rôles principaux que pour les emplois secondaires et on sent le bonheur de tous les acteurs de jouer dans cette comédie alerte et revigorante. Abbas Kamel, à la manière de Franz Capra sait allier sensibilité, intelligence et optimisme. Cette Fille du Maire prouve encore une fois que la place de ce réalisateur est parmi les plus grands du cinéma mondial et que son nom devrait figurer en bonne place dans les histoires du 7ème art. Mais voilà, Abbas Kamel est Egyptien, et cela suffit à le rendre invisible aux yeux de la critique occidentale. Ajoutons pour faire bonne mesure qu'il est confronté à la même indifférence dans le monde arabe : aucun de ses films n'apparaît dans les filmographies sélectives établies par les médias orientaux au cours de ces vingt dernières années. Foutue postérité !

Appréciation : 4/5
****

Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin

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