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vendredi 31 juillet 2026

Les Secrets des Gens (Asrar el naas,1951)

أسرار الناس
ﺇﺧﺮاﺝ: حسن الإمام





















Hassan Al Imam a réalisé Les Secrets des Gens en 1951.
Distribution : Faten Hamama (Nemat Arafa Hassanein), Hussein Riad (Arafa Hassanein), Mohsen Sarhan (Ahmed), Farid Shawky (Mansour), Shukry Sarhan (Samir Arafa Hassanein), Zouzou Nabil (Latifa, la femme d'Arafa Hassanein), Ferdoos Mohamed (Nargis, la mère d’Arafa Hassanein), Samiha Tawfiq (la danseuse Samira), Sherifa Maher (Houria Arafa Hassanein), Thuraya Fakhry (la femme du forgeron qui a élevé Nemat), Fakher Fakher (Salama), Abdel Aziz Ahmed (le forgeron qui a recueilli Nemat), Nadia El Shennawy (Nemat petite fille), Zaki Ibrahim (le père d'Ahmed), Ragaa Youssef (danseuse), Faida Kamel (chanteuse), Fatima Ali (chanteuse), Abdel Ghany El Sayed (chanteur)
Scénario : Mohamed Mostafa Sami, Hassan El Emam
Musique et chansons : Ibrahim Haggag, Abdel Halim Noweira, Youssef Saleh, Ahmed Sabra, Ali Farrag, Mahmoud El Sherif, Fathy Koura
Production : Mary Queeny, Les Films Regence




Thuraya Fakhry et Zaki Ibrahim







Farid Shawky et Fakher Fakher







Nadia El Shennawy 








Mohsen Sahran et Faten Hamama







Thuraya Fakhry et Abdel Aziz Ahmed






Hussein Riad







Ferdoos Mohamed et Farid Shawkri







Zouzou Nabil et Farid Shawki







Shukry Sarhan et Samiha Tawfiq







Sherifa Maher

















Résumé

Haj Arafa Hassanein a tout pour être heureux. À la tête d’une grande boulangerie, respecté par ses employés pour sa générosité, il mène une vie paisible auprès de sa mère Narges, de sa femme Latifa et de leurs trois enfants, Houria, Samir et la petite Nemat. Amoureux fou de Latifa malgré les années de mariage, Arafa ne se doute pas que son bonheur va basculer.

Un jour, la police lui demande d’héberger Mansour, un cousin éloigné récemment libéré de prison. Arafa accepte par gratitude envers le père de celui-ci, qui l’avait aidé autrefois. Mais dès son arrivée, Mansour s’intéresse de très près à Latifa — un intérêt qui s’intensifie lorsque celle‑ci reçoit une importante somme d’argent après un long procès.

Mansour entreprend de conquérir Latifa qui ne se montre pas insensible à son charme. Grace à sa fortune nouvellement acquise, la mère de famille peut enfin mener la vie dont elle rêvait. Elle s’achète des vêtements de luxe et sort dans des cabarets toujours accompagnée de Mansour. Elle rentre chez elle souvent ivre morte. Arafa est consterné par l’évolution de sa femme. Il la somme de renoncer à toutes ses frasques. Désormais, Mansour n’a qu’une idée en tête : se débarrasser du mari devenu bien encombrant. Il cache de la drogue dans les locaux de l’entreprise d’Arafa puis le dénonce à la police. Celui-ci écope d’une année d’emprisonnement. C’est toute son existence d’honnête citoyen qui s’écroule. Il implore Mansour de veiller pour lui sur sa femme et ses enfants. Le fourbe le lui promet alors qu’il va aussitôt s’enfuir avec Latifa, laissant les enfants à la garde de la grand-mère.

Celle-ci fait tout son possible pour s’occuper au mieux de ses trois petits enfants qui viennent de perdre leurs deux parents. Malheureusement, un jour, Nemat la plus jeune se perd dans la rue et ne parvient pas à retrouver le chemin de la maison. Elle est recueillie par un forgeron et sa femme mais elle est incapable de donner des informations sur sa famille. Seule témoignage de sa vie passée : la chainette en or qu’elle porte autour du cou comme son frère et sa soeur.

À sa sortie de prison, Arafa découvre avec effarement l’étendue du désastre : la fuite de sa femme, la disparition de la plus jeune de ses enfants. Il divorce aussitôt. Depuis l’incarcération de son mari, Latifa menait grand train avec son amant. Avec Salama, un ami de Mansour, ils ont ouvert une salle de jeux où tout est fait pour satisfaire les clients : alcools, jolies entraîneuses etc. Mais apprenant la disparition de Nemat, elle éprouve un fort sentiment de culpabilité et prend conscience du malheur que sa conduite a provoquée.

Les années passent…Arafa a repris son affaire et grâce à son travail a considérablement augmenté sa fortune. La famille n’a plus jamais eu de nouvelles de Nemat. Samir, le fils aîné, est devenu officier de police tandis que Houria la sœur cadette est désormais une ravissante jeune femme qui entretient une relation sentimentale avec Salama, ignorant les liens de celui-ci avec sa mère et son amant.

De son côté, Nemat vit heureuse entre ses parents adoptifs. Elle est amoureuse d’Ahmed, un jeune étudiant très sérieux qui travaille comme chauffeur dans la société d’Arafa pour financer ses études.

Malheureusement, le père adoptif de Nemat a un grave accident. Il perd la vue puis meurt peu après. Désormais, elle doit travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère adoptive.

Autre drame : Nemat et Ahmed veulent se marier. On organise une rencontre entre la mère adoptive de l’une et le père de l’autre. Quand ce dernier apprend que Nemat est de parents inconnus, il refuse le mariage avec véhémence.

Nemat trouve un emploi dans un atelier de couture qui a pour cliente sa véritable mère Latifa. Alors que cette dernière se trouve dans l’atelier, Nemat doit repasser la robe que celle-ci a commandée. Par distraction, elle laisse le fer au contact du vêtement et le tissu est brûlé de manière irrémédiable. Nemat est aussitôt licenciée.

Dans la rue, perdue dans ses pensées, Nemat ne voit pas le véhicule qui fonce vers elle. Le conducteur parvient à freiner à temps et à amortir la collision. La jeune femme perd connaissance mais n’est que légèrement blessée. Le conducteur et ses passagers l’installent dans le véhicule et repartent. Quand Nemat se réveille, elle se trouve dans le grand lit d'une chambre luxueusement meublée. A son chevet, elle découvre Latifa. La voiture qui l’avait renversée était la sienne et c’est son ami Salama qui conduisait. Latifa ne reconnaît pas sa fille dans cette jeune femme mais elle la soigne avec un grand dévouement. De leur côté, Salama et Ahmed imaginent comment profiter de la jeune femme : elle est jolie et elle ferait une excellente entraîneuse pour leur établissement.

Mais une danseuse qui elle-même a été exploitée par les deux hommes va s’opposer à leur sinistre dessein. Elle les dénonce à la police. Peu après, une brigade dirigée par Samir fait irruption dans la salle de jeux alors que Salama avait réussi à s’isoler avec Nemat et tentait d’abuser d’elle. Tout le monde s’enfuit. Latifa retrouve Nemat et découvre le collier qu’elle porte, la chainette d’or qui ne l’avait pas quittée depuis son enfance. Latifa comprend qu’elle est en présence de sa fille. Elle la presse de disparaître au plus vite. Dans sa fuite, Nemat fait tomber son collier.

C’est Samir qui le ramasse. Il le rapporte chez son père pensant que c’était le collier de sa sœur Houria qui aurait rejoint Salama malgré son interdiction. Mais celle-ci a bien son collier donc celui qu’il a récupéré appartient à Nemat. Samir et Arafa partent aussitôt à sa recherche. Ils retrouvent Latifa qui a été hospitalisée puis Nemat.

Bien que très affaiblie, Latifa se rend chez elle où elle retrouve Ahmed. Elle lui jette à la figure toute une bouteille de vitriol tandis que l’homme riposte en lui tirant dessus. Scène finale : Latifa assiste au mariage de Nemat et d’Ahmed et meurt lors de la cérémonie.


Critique

A la fin des années quarante et au début des années cinquante, le réalisateur Hassan Al Imam s’impose comme le grand spécialiste du mélodrame. Le public plébiscite ses films, tandis que la critique demeure plus réservée. Il est vrai que dans ses premières réalisations, il n’hésite jamais à exploiter les procédés les plus grossiers du genre. Hassan Al Imam était un cinéaste bourré de talent, doté d’une culture littéraire solide mais son désir de plaire au public populaire le conduisit parfois à des facilités qui aujourd’hui apparaissent bien naïves. Il n’en demeure pas moins que certains de ces mélodrames sont devenus des classiques comme les Deux Orphelines (1949) qui lança véritablement sa carrière.

Les Secrets des Gens rassemble de nombreuses situations et de nombreux thèmes chers aux auteurs du mélodrame : un honnête homme injustement condamné à de la prison, une femme volage et débauchée, un scélérat qui trahit sans scrupule l’homme qui lui a tendu la main, une petite fille abandonnée, une grand-mère admirable qui se sacrifie pour le bien de ses petits enfants malmenés par le destin.

La grande force du film réside dans l’interprétation. Dans le rôle du père infortuné, on retrouve Hussein Riad qui excelle dans ce type d’emplois, et la jeune fille abandonnée dans son enfance est incarnée par la prodigieuse Faten Hamama. Ces deux très grands talents tourneront souvent avec Hassan Al Imam. Mais celle qui vraiment crève l’écran ici, c’est Zouzou Nabil. C’est la première fois que la grande actrice qui marquera aussi bien le cinéma et le théâtre de son temps joue sous la direction du réalisateur (Par la suite, ils tourneront à nouveau ensemble plus d’une dizaine de fois). Sa prestation constitue un véritable tour de force. Elle incarne avec une grande intensité dramatique un personnage au destin tragique, balloté par des sentiments contraires ; d’abord l’euphorie de celle qui découvre avec ravissement le luxe et le plaisir, puis la détresse de la femme assaillie par le sentiment de culpabilité, et enfin la haine de la victime qui devient bourreau.

Notons en passant que le cinéaste n’accable pas son personnage. Dans la première partie, quand Latifa se révolte contre la vie familiale, il montre bien cette aspiration légitime d’une femme qui veut vivre pleinement et librement. Ensuite le récit devient plus conventionnel en dénonçant l’égoïsme et la dépravation d’une mère de famille détournée de son devoir par un amant diabolique.

Certains spectateurs pourront déplorer le caractère un peu théâtral du jeu de Zouzou Nabil mais nous préférerons mettre l’accent sur l’engagement physique de l’actrice dont tout le corps semble vibrer tour à tour d’amour, de colère et de honte.

Venons-en au point faible du film : son scénario. Il accumule les coïncidences heureuses au risque de l’invraisemblance.

Quelques exemples éloquents :

La grande fille d’Arafa s’est éprise du complice d’Ahmed sans savoir qu’il est un proche de sa mère.

Nemat est amoureuse d’un jeune homme qui travaille pour la société de celui qui se révélera être son père.

Elle perd le collier, seul objet qui lui reste de son enfance, et c’est son frère qui le récupère !

Nemat travaille dans un atelier de couture et, ô surprise ! l’une des clientes est sa mère. A ce moment-là, ni l’une ni l’autre ne se reconnaisse.

Mais quand dans la séquence suivante, la jeune femme est renversée par une voiture, O heureux hasard, c’est celle de sa mère ! Cette dernière la recueille alors chez elle et la traite comme si c’était sa fille. On devine la suite…

Les amateurs de mélodrames raffolent de ce type de rencontres miraculeuses mais encore faut-il savoir les orchestrer avec un minimum de subtilité. Ici, leur accumulation finit par affaiblir la crédibilité du récit.

appréciation : 3/5


Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin

vendredi 29 mai 2026

Sur la Scène de la Vie (Ala Masrah Al Hayat, 1942)

على مسرح الحياة
إخراج : أحمد بدرخان





















Ahmed badrakhan a réalisé Sur la Scène de la Vie en 1942
Distribution : Hussein Riad (Rushdy Kamal), Rawheya Khaled (Wafia, la belle-sœur de Rushdy), Zeinab Sedky (Ramzia, la femme de Rushdy), Ferdoos Mohamed (la belle-mère de Rushdy), Anwar Wagdi (Amin), Mohamed Attiah (le docteur Raouf), Thuraya Fakhry (la mère d’Amin), Soad Zaki (la danseuse Riri), Mahmoud Ismaïl ( un ami d’Amin), Mohamed Ibrahim (Mourad Bey), Mary Kafoury (une enseignante), Sophie Dimitri (une enseignante), Amina Sherif (Saadia), Soad Ahmed (la directrice)
Scénario : Hassan Helmy, Abbas Younes, Sayed Kassab, Abdel Hamdy Hamid, Ahmed Badrakhan
Musique et chansons : Farid Ghosn, Abdel Halim Ali, Ibrahim Fawzy, Bayram El Tunsi, Abdel Aziz Salam, Saleh Gawdat, Mohamed El Kahlawy, Abdul Hamid Tawfiq Zaki
Production : studios Misr

Rawheya Khaled


Hussein Riad






Rawheya Khaled et Hussein Riad



Zeinab Sedky








Rawheya Khaled et Hussein Riad

















Résumé

Drame. Rushdy Kamal est un homme engagé qui souhaite œuvrer pour le bien de la société. Il posséde un journal et dirige un orphelinat. Il vit dans une immense demeure avec sa femme, Ramzia, sa jeune belle-sœur, Wafia, et sa belle-mère. Toute la famille est dans une grande agitation car c’est le jour du mariage de Wafia. Elle doit épouser Amin. 
Ce garçon est en fait un bon à rien qui a dilapidé la fortune de son père dans les plaisirs auxquels il s’adonne sans compter avec toute une bande d’amis. Il a une maîtresse qui le convainc de ne pas épouser Wafia. Alors qu’on n’attend plus que lui pour débuter la cérémonie, il téléphone à sa mère pour dire qu’il ne peut pas se marier car il prétend  que sa fiancée est atteinte de la tuberculose. Le mariage est annulé. 
Pensant être réellement malade, Wafia tente de mettre fin à ses jours mais grâce à l'intervention rapide de ses proches, les médecins parviennent à la sauver. Pour la rassurer, on lui fait passer une radio des poumons qui prouve qu'elle est en parfaite santé. Wafia retrouve se vie d'autrefois entre sa soeur, son beau-frère et sa mère mais elle  reste accablée par une profonde dépression. 
Pour essayer de lui redonner goût à la vie, la femme de Rushdy a une idée : elle souhaiterait que son mari s’occupe de sa sœur comme s’il était son chevalier servant, qu’il sorte avec elle, qu’ils fassent ensemble les activités les plus diverses. Au début très réticent, Rushdy finit par accepter. 
Au fil de leurs sorties en amoureux, l'homme se sent de plus en plus attiré par sa belle-soeur et un soir il s'embrassent dans son bureau. Par la porte entrouverte, Ramzia a été témoin de ce baiser et elle comprend qu'elle a commis une grave erreur en resserrant les liens entre son mari et sa soeur. Elle décide de quitter le domaine pour s'installer au Caire avec Rushdy. Ce dernier est désespéré de vivre loin de celle qu'il aime. Il reprend ses activités mais le coeur n'y est plus. 
Peu après, le docteur Raouf qui avait soigné Wafia lors de sa tentative de suicide demande celle-ci en mariage. Elle refuse car elle aime toujours Rushdy. Pour la convaincre d'accepter la proposition du médecin, sa soeur lui révèle que l'amour que lui portait Rushdy était fictif, que c'était elle, Ramzia,  qui avait incité son mari à jouer l'amoureux auprès d'elle afin de l'aider à retrouver goût à la vie. Wafia est terrassée par ces révélations, elle consent à épouser le docteur Raouf. 
Le jour des noces, alors qu'elle veut rejoindre Rushdy qui s'était isolé pendant la fête, elle chute de la terrasse et se tue. Rushdy est fou de désespoir. Après une entrevue tendue avec sa femme, il décide de partir sur la côte et s'installe dans un hôtel en laissant la conduite de ses affaires à ses collaborateurs. 
La seconde guerre mondiale vient de commencer. Des avions sillonnent le ciel égyptien et bombardent villes et villages. Rushdy en profite pour faire croire qu'il a péri lors de l'un de ces bombardements en glissant ses papiers dans les vêtements d'un cadavre. Il retourne incgnito au Caire et abat Amin, l'homme qui avait abandonné Wafia le jour de ses noces. 
Il disparaît à nouveau et reparaît deux ans plus tard pour assister à une cérémonie dans son orphelinat en hommage à son action. Il est devenu méconnaissable et quand il tente d'entrer dans l'établissement, il est repoussé sans ménagement. Alors qu'on s'apprête à dévoiler une statue à son effigie, Rushdy croit voir dans le ciel Wafia en robe de mariée. Il traverse la rue sans voir la voiture qui fonce vers lui. La collision est inévitable. Il meurt sur le coup.



Critique

Un mélodrame très original bien qu’il reprenne tous les codes du genre. On y retrouve tous les ingrédients traditionnels : la trahison, la maladie, la passion sans espoir, la déchéance, la guerre et la mort. Comme il se doit, l’intrigue met face à face deux figures masculine antithétiques : d’un côté, l’homme de bien, respecté, engagé dans une œuvre caritative et à qui tout semble réussir ; de l’autre, un noceur qui dilapide son argent dans les cabarets. Cette dualité, assez classique, sert pourtant de tremplin à un élément autrement plus audacieux.

Car l’étrangeté du film — et ce qui en fait toute la singularité — tient à l’attitude de l’épouse de l’homme de bien. C’est elle qui pousse son mari à courtiser sa propre sœur abandonnée par son fiancé pour lui redonner goût à la vie. Elle lui demande littéralement de jouer les soupirants. Le mari, d’abord réticent, finit par obéir. Et l’inévitable se produit : les deux parents tombent réellement amoureux. L’épouse assiste même à leur premier baiser dans le bureau — l’un des baisers les plus sensuels du cinéma égyptien, d’une ardeur inattendue de la part de l’acteur Hussein Riad.

La réussite du film repose d’ailleurs en grande partie sur lui. C’est sans doute l’un de ses plus grands rôles : d’abord homme respectable, vénéré de tous, puis amant fervent, prêt à renoncer sans hésiter à tout ce qui a fait sa vie pour rester fidèle à son cœur. Sa métamorphose est d’autant plus saisissante que son physique de cadi provincial semble à mille lieues du héros romantique que campait si souvent Hamid Hamdy. Ce décalage crée une émotion rare, amplifiée par la présence de la partenaire d’Hussein Riad, la sublime Rawheya Khaled, fragile et frémissante comme un oiseau blessé.

« Sur la scène de la vie » est un titre parfaitement choisi : celui d’un homme qui, brusquement, cesse de jouer la comédie sociale dans laquelle il excellait pour assumer sa vérité profonde — l’amour absolu qu’il porte à sa belle-sœur.

Court, intense, d’une audace morale qui surprend encore aujourd’hui, ce film demeure un objet singulier, presque scandaleux, et profondément émouvant.

appréciation : 4/5
****

Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin

jeudi 16 juin 2022

La Colère des Parents (ghadab el waldeen, 1952)

غضب الوالدين
ﺇﺧﺮاﺝ: حسن الإمام






















Hassan Al Imam a réalisé La Colère des Parents en 1952

Distribution : Shadia (Nahemat), Mohsen Sarhan (Wahid), Amina Rizq (la mère de Wahid), Hussein Riad (Imam Mohamed, le père de Wahid), Samia Tawfik (Kawthar, la maîtresse de Wahid), Zouzou Hamdi El Hakim (la tante de Nahemat), Chukry Sarhan (Mahmoud), Ahmed Allam (le directeur d’Imam Mohamed), Fakher Fakher (le jeune homme riche), Mohamed El Dib (l’amant de la tante de Nahemat), Thuraya Fakhry (Oum Mahmoud), Abdel Moneim Ismail (le patron du café), Nadia El Shennawy (Nahemat, petite fille), Awatef Youssef (une danseuse)
Scénario : Hassan Al Imam et Hassan Abdel Wahab
Dialogues : Mohamed Mostafa Samy
Musique : Mahmoud Al Sharif, Fathy Qora, Ibrahim Haggag

 

Chukry Sarhan et Shadia




Hussein Riad



Mohsen Sarhan



Shadia



Amina Rizq et Mohsen Sarhan



Zouzou Hamdi El Hakim et Mohamed El Dib



Samia Tawfik et Fakher Fakher


 













Synopsis

Mélodrame. Imam Mohamed est concierge dans une entreprise. C’est un homme vertueux et travailleur qui a tout sacrifié à la réussite de Wahid, son fils unique. Malgré ses revenus modestes, Imam a pu financer les études de son fils dans une école de commerce. Mais Wahid ne manifeste aucune gratitude à l’égard de ses parents. Il a toujours souffert d’appartenir à une famille modeste face à ses condisciples plus aisés. A son père et à sa mère, il réclame sans cesse davantage afin de mener une existence conforme à ses désirs.
Une fois Wahid diplômé, son père a obtenu de son patron qu’il l’embauche. Si Iman est fier de ce fils sans doute voué à un bel avenir en revanche Wahid ne goûte guère devoir travailler auprès d’un père qui occupe un poste subalterne. Malgré cet emploi, le jeune homme a bien du mal à satisfaire les exigences de sa maîtresse. Cette dernière s’appelle Kawthar et c’est une danseuse qu’il a connue dans un cabaret. Pour elle, Il décide d’hypothéquer la maison de ses parents afin de louer un appartement luxueux. Il peut ainsi y accueillir sa bien-aimée. Mais la cupidité de sa compagne est sans limite. Il finit par détourner de l’argent dans son entreprise. Le patron ne tarde pas à s’en apercevoir. Imam est désespéré. Pour étouffer le scandale, il rembourse toutes les sommes détournées par son fils en puisant dans les économies qu’il destinait à payer son pèlerinage.
Malgré cela, Wahid reste passionnément amoureux de Kawthar qu’il épouse sans en avertir ses parents. Mais le bonheur conjugal des tourtereaux est de courte durée. Le directeur de la société a passé l’éponge sur le détournement de fonds mais il exige que Wahid soit muté à Louxor. Kawthar refuse de quitter Le Caire et elle laisse son mari partir seul. Les deux époux vivent séparément mais Wahid revient régulièrement au Caire pour retrouver sa femme. C’est ainsi qu’ils donnent naissance à une petite fille, Nahemat. Mais Kawthar est toujours aussi avide et son mari se laisse corrompre pour la satisfaire. De leur côté, les parents de Wahid ont dû quitter leur appartement qui a été vendu aux enchères afin d’honorer les dettes de leur fils. Ils ont trouvé refuge chez des proches. Pendant ce temps-là, Kawthar mène une vie agréable sans aucun souci d’argent. Régulièrement, elle fait la fête avec ses amis et, un soir, elle se laisse séduire par Ikram, un camarade de Wahid appartenant à une famille très riche. Un jour, Wahid, de retour de Louxor, surprend sa femme dans les bras de son amant. Fou de rage, il sort de sa poche un revolver et tire sur Kawthar. Pour ne pas subir le même sort, Ikram sort précipitamment de la maison mais en traversant la rue, il est renversé par un camion.
Pour le meurtre de sa femme, Wahid est condamné à quinze ans de travaux forcés. Sa petite fille, Nahemat, est confiée à Lawahiz, la sœur de Kawthar qui ne lui manifestera aucune tendresse. Les années passent, Nahemat a grandi. Le jour, elle travaille comme ouvrière dans une fabrique de bonbons et le soir, elle chante dans le cabaret de Mahrous, l’amant de sa tante. A l’usine, elle a fait la connaissance d’un jeune employé, Mahmoud. Ils sont tombés amoureux l‘un de l’autre et projettent de se marier. Mahmoud présente Nahemat à son oncle Imam et à sa tante Fatima qui sont immédiatement conquis par le charme de la jeune fille. Ils ne se doutent pas que celle-ci est en fait leur petite-fille, l’enfant de leur fils unique Wahid toujours en prison. En revanche, Lawahiz, la sœur de Kawthar n’est guère enthousiasmée par ce projet de mariage et quand elle rencontre pour la première fois Mahmoud, son oncle et sa tante, elle se conduit de manière désagréable. Mahrous, l’amant de Lawahiz qui vient de sortir de prison, est lui aussi opposé à ce mariage car il est bien décidé à épouser la jeune femme. Et pour s’assurer de son accord, il menace de s’en prendre à Mahmoud.
Wahid est enfin libéré et il se rend au domicile de ses parents. Il y retrouve sa mère qui est folle de bonheur de revoir son fils unique. Mais Wahid ne s’attarde pas. Il souhaite trouver du travail et en prison il a rencontré Mahrous dont il ne connaît pas les liens avec Naehmat et qui lui a promis un emploi dans son cabaret. Quand il arrive chez son ancien compagnon de détention, il ignore qu’il va tomber en plein drame. Lawahiz n’a pas supporté que son amant la quitte pour épouser Nahemat. Folle de rage, elle asperge d’essence l’appartement alors que sa jeune rivale a été enfermée dans sa chambre par Mahrous. Elle met le feu à un rideau et l’incendie se propage très vite dans l’appartement. Les fumées envahissent déjà la chambre où se trouve Nahemat. La jeune femme hurle son désespoir. Mahrous qui était descendu pour accueillir le maazun se retrouve dans l’escalier nez à nez avec Lawahiz qui lui révèle son crime. Les anciens amants se battent. Mahrous poignarde la femme et se précipite dans les flammes pour libérer Nahemat. C’est au tour de Whahid de faire son apparition . Les deux hommes se battent à leur tour. Wahid parvient à se débarrasser de Mahrous et à lui reprendre sa fille. Dans un ultime effort, Lawahiz s’empare du couteau et poignarde son amant. Tandis que les policiers font leur apparition. Nahemat et son père retrouvent Mahmoud, Fatima et Imam pour un happy end bien mérité.


Critique

La Colère des Parents est sorti au printemps 1952, quelques mois avant le renversement du roi Farouk par le mouvement des officiers libres conduit par Nasser. Il illustre assez bien ce qu’était le cinéma égyptien à cette époque, un cinéma commercial qui depuis les années quarante exploite les mêmes filons censés plaire au public populaire : la comédie, la comédie musicale mais surtout le mélodrame. Ne goûtant guère l’audace et encore moins l’originalité, les producteurs s’en tenaient toujours aux mêmes recettes d’où cette impression de « déjà vu » que le spectateur ne manquait pas de ressentir à chaque « nouveau » film. Et dans le mélodrame, cette impression était encore plus marquée car ce genre repose sur des procédés en nombre très limité.

Hassan Al Imam au tout début des années cinquante est devenu un spécialiste du mélodrame. Il a même réalisé l’adaptation de deux classiques français de cette littérature qui au XIXe siècle faisait « pleurer dans les chaumières » : Les Deux Orphelines d’Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon (onzième adaptation de ce drame nous apprend Wikipedia !) et La Porteuse de Pain de Xavier de Montépin. Il adaptera aussi deux romans de Jules Mary, un feuilletonniste totalement oublié aujourd’hui mais qui fut en son temps l’un des plus illustres représentants de ce qu’on a appelé « le roman de la victime ». Hassan Al Imam tournera deux versions, en 1951 et en 1976, de Roger la Honte, le roman le plus célèbre de cet écrivain prolifique. Précisons qu’Hassan Al Imam parlait couramment le français et avait une très bonne connaissance de la littérature française.

Comme chez ces auteurs du XIXe siècle, la figure centrale des mélodrames d’Hassan Al Imam est l’orpheline, toujours maltraitée et humiliée par un entourage hostile, voire cruel. Dans La Colère des Parents, c’est Shadia qui a la lourde charge de l’incarner, ce qu’elle fait avec une conviction mesurée. Autour d’elle, on retrouve tous les personnages attendus dans ce type de récit : un fils ingrat détourné du droit chemin par une femme de mauvaise vie, des parents aveuglés par la dévotion qu’ils portent à leur fils unique, un jeune homme riche qui détruit une famille pour son plaisir personnel, une mère adoptive qui n’hésitera pas à tenter de tuer sa pupille pour se venger de l’homme qu’elle aime, un patron exigeant mais bienveillant avec son petit personnel etc. La première partie du film conte l’histoire tragique du père et la seconde évoque la rude existence de sa fille alors qu’il est en prison. Le dénouement réunira enfin ces deux personnages après une succession très rapide d’actions et de coïncidences à la limite de l’invraisemblable et du ridicule. Mais n’est-ce pas la loi du genre ?

Disons-le tout net : La Colère des Parents n’est pas le meilleur film d’Hassan Al Imam. Les conventions « despotiques » du mélodrame semblent cette fois-ci avoir annihilé tout désir d’originalité chez le réalisateur. C’est une œuvre impersonnel qui ne parvient jamais à susciter la moindre émotion chez le spectateur. En revanche, l’agacement finit par poindre chez ce dernier devant le spectacle récurrent de ce couple âgé (joué de manière caricaturale par Amina Rizk et Hussein Riad) qui ne cesse de geindre à cause d’un fils qui les entraîne au fond du précipice. Et à chaque nouvelle épreuve, on a droit à une nouvelle scène de jérémiades parentales que l’on pourrait résumer par « Mais qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? » Le titre La Colère des Parents est bien mal choisi, Les Lamentations des Parents aurait mieux convenu.

Hassan El Imam tournera en 1976 un remake de La Colère des Parents sous le titre plus impérieux Sois Bon avec Tes Parents. Etait-ce vraiment nécessaire ?

Appréciation : 2/5
**

Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin

samedi 29 mai 2021

Le Village des Amoureux (Qaryat al Usshaq, 1954)

قرية العشاق
إخراج : أحمد ضياء الدين


Ahmed Diaa Eddine a réalisé Le Village des Amoureux en 1954.
Distribution : Magda (Fatima), Yehia Chahine (Abdel Karim), Samira Ahmed (Shahira Fadel), Hussein Riad (l’imam de la mosquée), Abdel-Wareth Asr (Salem, le père de Fatima), Ferdoos Mohamed (la mère d’Abdel Karim), Wedad Hamdy (Shalabiya), Salah Nazmi (Farid), Mohamed El Tokhy (le médecin), Hamdy Gheith (Kamel), Abdel Moneim Ibrahim (Fathy, le camarade de Farid), Abdel Moneim Ismail (le chauffeur du camion), Nemat Mokhtar (Danseuse), Ibrahim Hechmat (le père de Shahira)
Scénario : Hussein Helmy El Mohandes et Amin Youssef Ghorab
Musique : Ibrahim Haggag
Production : les films Yahia Chahine

Samira Ahmed et Yehia Chahine

Hussein Riad et Yehia Chahine

Magda

Salah Nazmi et Samira Ahmed

Samira Ahmed et Salah Nazmi

Abdel Wares Asr


Résumé

Abdel Karim est un jeune paysan travailleur, honnête et pieux. Il vit modestement avec sa mère et leur principale source de revenus est une bufflonne dont ils vendent le lait. Abdel Karim a des projets : acheter une seconde bufflonne et acquérir une bicyclette. Sa mère se désole qu’à son âge il soit toujours célibataire. Pourtant il plaît aux femmes. Shalabiya, une jeune paysanne qui, comme beaucoup de femmes des environs, travaille à la cueillette des oranges est amoureuse de lui. Mais Abdel Karim est plutôt attiré par Fatima, la fille du fabriquant de clayettes. Tous les deux se retrouvent régulièrement au bord du Nil pour parler de choses et d’autres. Leur complicité est totale. Fatima est déjà convoitée par un prétendant, un jeune maçon, mais elle l’a repoussé car elle espère bien qu’Abdel Karim ne tardera pas à se déclarer. Malheureusement pour la jeune femme, une rivale fait son apparition : c’est Shahira, la fille du propriétaire des orangeraies où travaillent Shalabiya et ses collègues. Son père étant très malade, elle a dû le remplacer pour superviser la cueillette des fruits. Elle a tout de suite remarqué Abdel Karim et elle est bien décidée à le séduire. Elle lui propose de lui céder l’une de ses bufflonnes et l’invite à passer dans sa propriété pour examiner la bête. Quand il s’y rend, Abdel Karim a bien du mal à résister aux avances de la jeune femme. Il repart avec la bufflonne, profondément troublé. La rencontre suivante se déroule dans un champ : cette fois-ci, pour Abdel Karim, la tentation est trop forte. Il cède au désir de Shahira. Plus tard, tourmenté par le remords, le jeune homme demande conseil à l’imam de la mosquée. Ce dernier est catégorique : il doit rompre avec Fatima et épouser Shahira. Malgré la différence sociale, le père de celle-ci accepte de donner la main de sa fille à un simple paysan. Quelque temps après les fiançailles, Shahira rencontre Farid, un ancien camarade, fils d’un propriétaire terrien. Le garçon est impressionné par la transformation physique de celle qu’il a connue encore enfant. Le jour même où doit avoir lieu le mariage de Shahira et d’Abdel Karim, Farid offre une bague à la jeune femme et la supplie de fuir avec lui au Caire. Shahira est séduite par ce play-boy de bonne famille qui est l’exact opposé d’Abdel Karim. Fatima qui a tout vu et tout entendu met en garde son ancienne rivale contre les intentions réelles de son séducteur. Shahira ne veut rien savoir. Elle disparaît avec Farid. Le scandale est considérable. Abel Karim tombe malade et doit s’aliter. On croit sa dernière heure arriver mais il se rétablit peu à peu. Il a renoué avec Fatima qui l’aime toujours. Ils se marient et peu après, Fatima tombe enceinte. De son côté, Shahira mène une existence oisive dans la capitale. Avec Farid, ils vont de fête en fête et se livrent à tous les excès. Mais très vite, cette vie finit par lasser Shahira, d’autant plus que son mari la délaisse et que les amis de celui-ci la méprisent ouvertement. En fait, elle est toujours amoureuse d’Abdel Karim. Elle décide de retourner au village pour tenter de le récupérer. Face à celle qui l’a humilié, Abdel Karim est à deux doigts de succomber à nouveau mais il finit par la repousser. Peu après, Fatima donne naissance à un petit garçon. La joie du jeune père est à son comble. Mais Shahira n’a pas abandonné la partie. Elle revient au village et tente à nouveau de reconquérir son ancien amant. Cette fois-ci, Abdel Karim se montre plus ferme : il a désormais un fils et il doit se consacrer à son bonheur. Shahira, folle de rage, décide de se venger : alors que les deux parents vaquent à leurs occupations, elle tire un coup de carabine sur l’enfant qui dormait dans son hamac. Elle jette ensuite son arme dans la rivière et s’enfuit. Après la mort de leur fils, Abdel Karim change radicalement d’attitude envers son épouse : il ne lui parle plus et lui manifeste une hostilité constante. Fatima comprend qu’il ne l’avait jamais aimée et que seul comptait à ses yeux leur enfant. Au Caire, Shahira donne à son tour naissance à un petit garçon. Elle est à la fois heureuse mais aussi terriblement angoissée : elle est convaincue qu’on veut tuer son fils. Inquiet pour son équilibre mental, le médecin lui conseille de retourner au village pour pouvoir se reposer. Elle s’y installe avec son mari et son enfant. Elle retrouve Abdel Karim et lui donne rendez-vous chez elle, à la nuit tombée : Farid doit retourner au Caire le jour même pour ses affaires. Elle ne sait pas qu’elle scelle ainsi son destin. La soirée sera tragique : Shahira abat son mari le prenant pour un tueur alors qu’il revenait chercher son portefeuille puis, après avoir tiré sur Abdel Karim, elle se tue en tentant de fuir : la carriole tirée par un cheval au grand galop se renverse, Shahira est projetée dans le fleuve et elle disparaît à tout jamais. Fatima et Abdel Karim décident d’adopter le petit orphelin.    


Critique

Ahmed Diaa Eddine a réalisé une œuvre forte qui nous plonge dans un monde apparemment immuable , celui des campagnes avec sa population humble et laborieuse dont l’existence est rythmée par les travaux des champs et les soins du bétail.
Le Village des Amoureux se présente d’abord comme un drame rural. Ce genre très prisé par le public égyptien nous a donné des œuvres de qualité très diverse mais qui suivent toujours à peu près le même schéma. De film en film, nous retrouvons la lutte ancestrale des paysans miséreux contre les seigneurs cruels et cupides. Ce conflit nous est souvent conté avec un certain manichéisme qui laisse peu de place à la nuance ou à l’ambiguïté. En plus de cette dimension sociale ou politique, il y a toujours une histoire d’amour impossible entre la fille du propriétaire et le fils d’un paysan pauvre mais le bien (et donc l’amour) finit toujours par triompher (On aura reconnu le synopsis de Ciel d’Enfer de Youssef Chahine avec Faten Hamama et Omar Sharif, un excellent film au demeurant.)
Le film d’Ahmed Diaa Eddine  ne reprend pas cette trame stéréotypée et se distingue par bien des aspects des autres productions du même genre.

Le Village des Amoureux a été tourné en 1954, deux ans après la chute de la monarchie. On pourra donc lui trouver à juste titre un accent « réaliste socialiste » : c’est avec une empathie manifeste que le réalisateur évoque le travail des ouvriers agricoles et des petits paysans, il nous montre les jeunes villageoises qui, embauchées pour la cueillette des oranges, se rendent dans les plantations en chantant un hymne patriotique. Il souligne aussi l’opposition entre la jeunesse laborieuse des campagnes et la jeunesse oisive des grandes villes. Enfin, il n’hésite pas critiquer la religion en montrant comment l’imam du village, au nom de valeurs surannées, entraîne les trois héros dans le malheur et le chagrin. En revanche il est peu question ici des grands propriétaires qui n’apparaissent quasiment pas. La lutte des classes n’est pas le sujet du film même s’il met en scène des personnages appartenant à des classes sociales différentes. On pourra juste noter le traitement caricatural de Farid (interprété par Salah Nazmi), le fils du propriétaire terrien, un jeune homme vaniteux à l’élégance tapageuse qui oublie le vide de son existence dans d’interminables fêtes.

L’intérêt du film est ailleurs et notamment dans l’étude psychologique des deux personnages principaux, Abdel Karim et Shahira. Chaque nouvelle péripétie du film éclaire un aspect différent de leurs personnalités complexes. Tous les deux nous sont présentés comme des êtres tourmentés, écartelés entre des aspirations contradictoires. Abdel Karim rêve d’une vie de famille paisible mais il ne peut résister à l’attrait physique qu’il éprouve pour son ancienne maîtresse. C’est un fils aimant qui travaille dur pour que sa mère ne manque de rien mais il est aussi un mari brutal et injuste avec sa femme qui l’aime par-dessus tout. Même déchirement pour Shahira : elle abandonne celui qu’elle devait épouser pour se marier avec un jeune bourgeois qui lui promet une vie facile et agréable. Néanmoins, toutes les nuits, tandis que son mari dort, elle brûle d’un désir insatiable pour Abdel Karim. Et ce qu’elle ressent pour ce dernier est au-delà de la sensualité, c’est un amour fou qui l’entraînera à sa perte.

Il y a du mélodrame dans ce Village des Amoureux, essentiellement à travers le personnage incarné par Magda. La jeune femme subit avec courage les épreuves les plus terribles : l’homme qu’elle aime veut en épouser une autre, une fois qu’elle est enfin mariée avec lui, leur enfant est abattu d’un coup de fusil, enfin, après ce drame, elle comprend que son mari ne l’a jamais aimée. Mais la tonalité dominante est bien la tragédie. Nous avons des personnages dominés par des passions violentes, emportés par un destin funeste. Et sans doute le personnage le plus tragique est Shahira (sublime Samira Ahmed), véritable Médée égyptienne qui par sa fureur destructrice se transforme en monstre semant la mort autour d’elle.

Enfin, dans sa manière de peindre le drame de la passion amoureuse non partagée, ce film nous rappelle certaines œuvres du plus prestigieux des dramaturges français de l’époque classique. Le Village des Amoureux ou Racine sur le Nil.

Appréciation : 4/5
****

Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin


dimanche 27 décembre 2020

Rendez-vous avec la Vie (Mawid Maa El Hayat, 1953)

موعد مع الحياة
إخراج : عز الدين ذو الفقار


Ezzel Dine Zulficar a réalisé Rendez-vous avec la Vie en 1953.
Distribution : Faten Hamama (Amal), Shadya (Fatima), Chukry Sarhan (Ahmed), Omar El-Hariri (docteur Hamdouh), Abdel-Wares Asr (Oncle Hamza, le régisseur du domaine), Zinat Sedki (Zahra), Said Abou Bakr (l’invité alcoolisé), Nour El Demerdash (le cousin), Hussein Riad (docteur Ali Sabri), Ibrahim Hechmat, Ahmed Darwish, Rafeaa El Shal
Scénario : Youssef Issa et Ezzel Dine Zulficar 
Inspiré du film américain Victoire sur la Nuit d’Edmund Goulding (1939) 
Musique : Fathy Qoura, Mahmoud El Sherif, Mounir Mourad 
Production : les films Faten Hamama, Ramses Naguib

Hussein Riad



Abdel Wares Asr et Shadia



Faten Hamama



Chukry Sarhan



Saïd Abou Bakr et Faten Hamama



Faten Hamama et Chukry Sarhan



Zinat Sedki



Nour El Demerdash


Shadia et Omar El Hariri


















Résumé

Ali Sabri est un médecin réputé qui grâce à son travail a amassé une grosse fortune. Il a élevé seul sa fille unique Amal. C’est un père aimant et généreux pour qui seul compte le bonheur de son enfant. Afin qu’Amal ne souffre pas de solitude, il a accueilli chez lui Fatima, la fille de son régisseur. Les deux jeunes fille ont grandi ensemble comme des sœurs et elles ne se sont jamais quittées. Elles sont devenues de séduisantes jeunes femmes qui ne rêvent que d’une seule chose : l’amour. Fatima est tombée amoureuse du docteur Mamdouh, l’assistant du docteur Sabri mais celui-ci ne lui prête aucune attention, totalement accaparé par son travail. En revanche, le destin semble plus favorable à Amal. Celui qu’elle aime depuis l’enfance est de retour. Ahmed est le fils de l’ancien régisseur du domaine de son père. Il était parti à l’étranger pour terminer ses études et il revient avec un diplôme d’ingénieur en poche. Les deux jeunes gens découvrent qu’ils éprouvent les mêmes sentiments l’un pour l’autre. Ils envisagent de se marier malgré l’opposition du cousin d’Amal qui juge cette union déshonorante pour la famille. La situation s’éclaircit enfin pour Fatima : le docteur Mamdouh a enfin daigné s’intéresser à elle et lui a même déclaré sa flamme. Comble de joie : les deux couples annoncent publiquement leurs fiançailles en même temps lors d’une réception réunissant parents et amis. Mais tout s’assombrit brusquement : Amal s’effondre, inconsciente. Elle est aussitôt hospitalisée. Les examens révèlent une grave anomalie cardiaque. Les cardiologues annoncent au docteur Sabri que sa fille chérie n’a plus que quelques mois à vivre. Le père, terrassé par cette nouvelle, décide de cacher la vérité à Amal. Il met dans la confidence son assistant le docteur Mamdouh qui se chargera de surveiller discrètement l’évolution de la maladie. Le jeune médecin prend très à cœur sa tâche et profite de tous les prétextes pour se rapprocher d’Amal. Il finit par totalement négliger Fatima qui pense ne plus être aimée. La jalousie de cette dernière à l’égard de sa « sœur » croît chaque jour. Les événements prennent un tour vraiment dramatique quand Amal découvre la gravité de son état. Elle comprend que cette mort annoncée sera aussi un drame pour Ahmed qui sans doute ne s’en remettra pas. Elle prend alors une décision radicale : rompre pour permettre à l’homme qu’elle aime de continuer à vivre sans trop souffrir. Alors que son père part à l’étranger pour tenter de trouver un traitement qui la sauverait, Amal organise une soirée dans la grande maison paternelle. Elle a invité tous les noceurs qu’elle connaît. Elle s’enivre et se comporte de manière odieuse sous le regard exaspéré d’Ahmed. Cette situation alimente les soupçons de Fatima d’autant plus qu’à la fin de la soirée Amal et Mamdouh se sont éloignés pour converser longuement. Les jours qui suivent sont particulièrement éprouvants pour tout le monde. Amal ne supporte plus de voir tous ces gens qui souffrent à cause d’elle. Elle a décidé d’en finir : elle court vers la falaise avec la ferme intention de se jeter dans le vide. Mais miracle : elle s’évanouit à quelques centimètres du précipice tandis qu’elle est rejointe par tous ses proches. Parmi eux, il y a son père qui revient de son voyage avec d’excellentes nouvelles : il a trouvé un chirurgien allemand qui peut l’opérer. Enfin guérie, Amal retrouve Ahmed tandis que Fatima et Mamdouh sont plus amoureux que jamais.


Critique

Quand Faten Hamama tourne Rendez-vous avec la Vie, elle a 22 ans. Le metteur en scène, c’est son mari, Ezzel Dine Zulficar qu’elle quittera l’année suivante pour Omar Sharif. Grâce à lui, elle va enfin accéder aux premiers rôles dans des comédies romantiques et des mélodrames. Avec un autre grand cinéaste, Henry Barakat, Ezzel Dine Zulficar adopte une recette permettant d’utiliser toutes les facettes du talent de Faten Hamama. Dans la plupart des films que l’un et l’autre lui feront tourner, on retrouve les procédés du flash-back et de la voix-off. C’est à chaque fois une jeune fille qui raconte les événements dramatiques auxquels elle a été mêlée. A l’écran, la présence magnétique de la jeune actrice d’une beauté sans égal, en off, la tessiture si particulière de sa voix à la fois grave et juvénile. D’un côté, les images nostalgiques d’une innocence à jamais perdue, de l’autre, le doux murmure d’une âme mortellement blessée qui se confie. Tous ces éléments composent un mélange unique qui ne manque pas de produire chez le spectateur une intense émotion. Et sans jamais se lasser, nos deux cinéastes reprendront maintes fois ces deux procédés. En 1959, Henry Barakat y aura encore recours pour son chef d’oeuvre L’appel du Courlis d’après un roman de Taha Hussein. 

Ce Rendez-vous avec la Vie ne fait pas exception à la règle : on est d’abord frappé par la beauté de l’actrice et le réalisateur multiplie les gros plans de son visage, comme hypnotisé par la pureté des traits, la sensualité de la bouche et surtout la courbe parfaite des deux grands yeux. On doit aussi louer la performance vocale que constitue la lecture du long monologue en voix off. Le charme opère, comme toujours et tous les autres acteurs du films sont réduits à la fonction de faire-valoir de la star. Même Shadia fait pâle figure à côté de sa jeune collègue, bien qu’ elle chante avec grand talent dans l’une des scènes les plus importantes du film. Une mention spéciale tout de même à Nour El Demerdash qui est parfait en jeune homme hautain et méprisant. 
Mais voilà, il y a le scénario : il exploite toutes les grosses ficelles du mélodrame jusqu’au dénouement tellement prévisible qu’on en est un peu gêné pour les « auteurs » . Dans ce film, les personnages pleurent beaucoup, vraiment beaucoup. Vouloir émouvoir le public en montrant un père au désespoir qui tente de cacher maladroitement ses larmes en présence de sa fille gravement malade n’est déjà pas d’une grande subtilité mais nous infliger ce jeu à chaque scène réunissant les deux personnages finit par produire l’effet inverse de celui escompté. Oui, on s’ennuie dans ce Rendez-vous avec la Vie qui n’en finit pas d’accumuler les clichés larmoyants et on préfère voir Faten Hamama dans des rôle moins stéréotypés et plus ambigus. Il est vrai aussi que la Dame de l’écran a conquis le cœur du public populaire en incarnant comme ici les jeunes filles pures et généreuses, qui aiment tout le monde et que tout le monde aime mais que le destin frappera de manière bien cruelle.

Appréciation : 2/5
**

Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin