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vendredi 4 octobre 2024

Les réalisateurs : Hassan Ramzy (1912-1977)

حسن رمزي

Hassan Ramzy mena en parallèle une carrière de haut fonctionnaire et une carrière dans l'industrie cinématographique. Ce n'est qu'à l'âge de quarante-six ans qu'il décide de se consacrer exclusivement au septième art. Il fut à la fois réalisateur, scénariste, producteur, acteur, et il occupa jusqu'à sa mort le poste de président de la chambre égyptienne de l'industrie cinématographique. Il a réalisé quinze films. 


Cinq films d'Hassan Ramzy ont fait l'objet d'une présentation dans ce blog :


Maître Boulboul (Almelm boulboul, 1951)
avec Kamal El Shennawy (Wahid), Mahmoud Shoukoko (Donia), Mimi Aziz (Madame Flora, la propriétaire de la pension), Ismail Yassine (Gamil Abou Al Dahab), Hagar Hamdy (la danseuse Soheir/Bulbul), Soad Mekawi (Hahlouba, la sœur de Bulbul), Mohamed Kamel (Othman), Reyad El Kasabgy (Zalat, le propriétaire du café Al Yasmin), Mohamed El Deeb (Medhat, l’amant de Soheir), Lotfi El Hakim (Suleiman Bey, le mari de Soheir), Mohsen Hassanein (Hamido, l’un des hommes de Zalat)
Scénario : Al Sayed Ziada et Hassan Ramzy
Musique et chansons : Fathy Koura, Abdelaziz Mahmoud, Izzat El Gahely, Mohamed El Bakkar, Hassan Abou Zayed
Production : Kamal Al Shennawi


Comédie musicale. Wahid est un jeune réalisateur qui n’a pas un sou. Avec son ami Donia, il se rend chez le riche Gamil Abu Al Dahab qui accepte de financer un film dans lequel jouerait sa maîtresse, la très belle danseuse Soheir. Cette dernière est pour l’instant en tournée en Haute-Egypte mais dès son retour, Wahid pourra commencer le tournage. Hélas, peu après, on apprend que Soheir ne reviendra pas : elle s’est mariée avec un vieil homme très riche et elle a abandonné la danse. On découvrira plus tard qu’elle est la maîtresse du neveu de son mari et qu’elle s’est entendue avec lui pour accaparer la fortune du vieillard. Trahi, Gamil sombre dans le désespoir tandis que Wahid et son ami Donia voient leurs espérances s’envoler. Accablés, les deux amis errent par les rues de la ville quand par le plus grand des hasards, ils font la connaissance d’une jeune femme qui est le sosie de Soheir. Elle a repris avec sa sœur la direction du café de son père et elle se travestit en homme pour se faire respecter des clients et des concurrents…

Notre avis : à la fin des années quarante et au tout début des années cinquante, le cinéma égyptien offrit au public les plus belles comédies musicales de toute son histoire. Ce fut une période faste qui vit les artistes les plus talentueux travailler ensemble pour produire des chefs d’œuvre comme « Afrita Hanem » d’Henry Barakat (1949) ou bien « Soir de Fête » d’Helmy Rafla (1949) ou encore « Le Tigre » d’Hussein Fawzy (1952). « Maître Boulboul » n’a certes pas les qualités de ces productions mais c’est un divertissement de bonne tenue qui vaut essentiellement pour ses chansons le plus souvent burlesques. Les numéros dansés pêchent parfois par une certaine approximation : les danseuses qui accompagnent la vedette n’ont pas toutes la même aisance et quelques-unes semblent bien gauches. La vedette, c’est Hagar Hamdy et c’est la première fois qu’elle obtient le premier rôle féminin dans un film. Elle doit sans doute cet honneur à son mari, Kamal Al Shennawi qui est à la fois le héros et le producteur de « Maître Boulboul ». Le personnage qu’on lui a confié est ingrat : il lui faut jouer une jeune femme qui s’habille et se comporte comme un homme, et pour ce faire elle a tendance à surjouer maladroitement la virilité agressive. De sorte qu’on est soulagé quand enfin elle abandonne galabeya et turban pour nous laisser admirer sa beauté et sa grâce. Le duo que Hagar Hamdy forme alors avec la pétillante Soad Mekawi, la première à la danse, la seconde au chant, constitue l’un des agréments de cette comédie.

Hagar Hamdy et Kamal Al Shennawi ont tourné pour la première fois ensemble en 1947 mais ils ne se sont mariés qu'en 1951, peu avant le tournage de ce "Maïtre Boulboul". On raconte que la danseuse était d’une jalousie féroce et que les disputes étaient nombreuses. Ils se sépareront quelques mois plus tard et ne rejoueront plus jamais ensemble.


Nuits Chaudes (Al-Layaly Al-dafe'a, 1961)
avec Sabah (la chanteuse Layla), Imad Hamdy (Dr Ahmed Badr Eddine), Zahrat Al Oula (Soad, la sœur d’Ahmed), Kamal El Shennawi (Dr Omar), Negma Ibrahim (la mère d’Ahmed), Raga Hussein (Darya, l’amie de Layla), Poussy (Hoda, la fille de Layla), Ali Rushdy (Rafaat), Thuraya Fakhry (la servante)
Musique : Farid Al Atrache (On entend aussi une version instrumentale de la chanson "Histoire d’un Amour" popularisée par Dalida.)
Scénario : Hassan Ramzy, Nairouz Abdel Malak
Production : Gerges Fawzi et Hassan Ramzy


Le Dr Ahmed Badr Eddine est un chirurgien et un professeur d’université, très célèbre pour ses travaux de recherche qui ont permis des avancées majeures en matière médicale. Il vit avec sa mère et sa sœur Soad dans l’immense demeure familiale. Pour ses multiples tâches, il est assisté par le docteur Omar dont le père fut autrefois l’intendant de ses parents. Omar et Soad sont tombés amoureux l’un de l’autre mais ils ont convenu de se marier quand la jeune femme aura terminé ses études. Un événement va bouleverser leur projet : le fils d’un pacha demande Soad en mariage et son frère Ahmed est enchanté de cette proposition. Soad parvient à prévenir Omar : il faut qu’il fasse sa demande au plus vite. Malheureusement l’entretien entre Ahmed et son assistant se passe très mal. Le premier rappelle au second qu’ils n’appartiennent pas à la même classe sociale et qu’il est donc hors de question qu’il épouse sa sœur. Et pour que les choses soient bien claires, il lui interdit désormais de se présenter à son domicile. Soad est atterrée. Puisqu’elle ne peut épouser celui qu’elle aime, elle refuse toute idée de mariage et restera célibataire. Peu après, le docteur Ahmed assiste à un concert organisé par l’université pour récolter des fonds afin d’aider les étudiants les plus pauvres. Pour cette soirée, les organisateurs ont fait appel à la grande chanteuse Layla. Le professeur de médecine tombe immédiatement sous le charme de l’artiste. Mais, à la fin du concert, le rideau est à peine tombé que Layla est terrassé par une douleur insupportable. Ahmed est conduit à son chevet. Il faut immédiatement la transporter à l’hôpital pour qu’il puisse l’opérer. Après l’intervention qui est un succès, Ahmed fera de fréquentes visites à sa patiente et Ils finissent par tomber amoureux l’un de l’autre. Mais Layla ne tarde pas à comprendre que le médecin fait tout pour que leur liaison reste secrète…

Notre avis : « Nuits Chaudes » (Quel drôle de titre !) est un drame prenant qui dénonce le caractère mortifère des valeurs traditionnelles et la grande hypocrisie de certains de leurs zélateurs. Imad Hamdi a rarement incarné un personnage aussi odieux : un médecin réputé qui sauve des vies mais qui dans la sphère privée se montre inflexible avec tout le monde, n’hésitant pas à détruire le bonheur de sa sœur, de sa femme et de sa fille pour préserver la réputation du nom qu’il porte. Imad Hamdi joue à merveille les différentes facettes de son personnage : le médecin admiré, l’amoureux transi, le despote domestique. Et on observe, médusé, les agissements misérables de ce monstre d’égoïsme, incapable de la moindre empathie envers ses proches. En revanche, le dénouement détonne par son happy end invraisemblable. On a du mal à croire que ce médecin d’une rigidité absolue sur tout ce qui touche la famille devienne brusquement le plus gentil des hommes.
Sabah se révèle excellente dans son rôle d’épouse se pliant tant bien que mal aux exigences de son « mari » jusqu’à ce qu’elle se révolte et affronte son bourreau. Elle chante deux chansons dans ce film : la première qu’elle interprète entourée de danseurs constitue l’une des séquences les plus marquantes de ces « Nuits Chaudes ».


La Reine de la Nuit (Malikat el layl, 1971) 
avec Yehia Chahine (Docteur Mahmoud), Hind Rostom (Karima), Hussein Fahmy (Ahmed), Nagwa Fouad (la danseuse), Abdelalim Khattab (le père d'Ahmed), Madiha Salem (la fille du docteur), Abu Bakr Ezzat (Taher)
Scénario : Mohamed Othman et Hassan Ramzy
Musique : Soleiman Fathallah, Mounir Mourad, Hassan Abou Zayed
Production : Mohamed Al Ashry
appréciation : 3/5


Karima est une chanteuse d’âge mûr qui mène une revue dans un célèbre cabaret. Un jour alors qu’elle est au volant de sa voiture sur une petite route de campagne, un enfant traverse brusquement. Elle ne peut l’éviter, c’est l’accident. Le jeune paysan est projeté au sol et perd connaissance. Dans la voiture qui la suivait, se trouve le docteur Mahmoud. Il s’est arrêté et après avoir constaté que la petite victime est toujours en vie, il la conduit à l’hôpital. Karima et le docteur se retrouvent au commissariat pour faire leur déposition. Celui-ci rassure tout le monde en expliquant que les blessures du jeune garçon sont bénignes et qu’il se rétablira vite.
Après cet épisode qui aurait pu tourner au tragique, la meneuse de revue fait tout pour rencontrer à nouveau le médecin. Elle sait qu'il enseigne à l'université, qu’il est veuf et qu’il a une fille d’une vingtaine d’années. Elle passe le voir à son bureau, elle l’invite dans son cabaret. Dans un premier temps, le docteur Mahmoud reste très distant au grand désappointement de Karima qui n’a pas l’habitude qu’on lui résiste ainsi. Mais progressivement, il se laisse séduire et une grande complicité naît entre eux. Ils finissent par s’avouer leur amour. On parle mariage.
Cette situation n’est pas faite pour plaire à l’entourage des deux amoureux...



La Passion et la Chair (Al Atifa wa al Gasad, 1972)
avec Nagla Fathy (Houda), Mahmoud Yassin (docteur Ahmed), Rushdy Abaza (Zaki), Soheir El Bably (Dwala), Omar Khorsheid (Medhat), Sayed Zayan (le serviteur), Nabila El Sayed (la servante), Ali Ezz Al Din (le père de Houda)
Scénario : Nairouz Abdel Malak et Hassan Ramzy
Musique : Fathy Qoura, Gamal Al Hashemi, Hussein Abu Zeid, Helmy Amin, Omar Khorsheid, Suleiman Fatahallah, Mohamed Zia Eddin
Production : les Films Al Nasr (Hassan Ramzy)
appréciation : 2/5


Houda est la fille unique d’un riche homme d’affaires. Elle passe des vacances à Alexandrie. Un jour alors qu’elle bronze au soleil dans un endroit isolé, elle est agressée par quatre individus. Un jeune homme intervient et met en fuite les voyous. Le sauveur de Houda est un étudiant en médecine, le docteur Ahmed. Ils se revoient et très vite tombent amoureux l’un de l’autre. Mais cette idylle à peine commencée doit être mise entre parenthèses : Ahmed annonce à Houda que pour terminer ses études il doit séjourner un certain temps à Londres. La jeune femme est dévastée. Après le départ d’Ahmed, elle trouve un soutien auprès de Zaki et de Dwala, un couple d’âge mûr qui se trouvait à Alexandrie en même temps qu’elle. Au Caire, Houda reprend sa vie dans le luxueux appartement qu’elle occupe avec son père. Malheureusement, les affaires de celui-ci traversent une crise grave. La santé chancelante du vieil homme n’y résiste pas. Il meurt brutalement. Houda est inconsolable. Elle ne retrouve le sourire que le jour où elle reçoit un télégramme d’Ahmed lui annonçant son retour. A l’heure dite, elle se rend à l’aéroport pour l’accueillir. Hélas, elle apprend que l’avion de celui-ci a explosé en plein vol : aucun survivant. Houda a perdu les deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde.



Jamais je ne reviendrai (Abadan Lan A'oud, 1975)
avec Nadia Lutfi, Rushdy Abaza, Imad Hamdi, Safia El Emary, Hala El Shawarby, Salah Nazmi. Hala El Shawarby, Afaf Wagdy
Scénario : Nairouz Abdel Malak, Hassan Ramzy, Ahmed Saleh
Musique : Fathy Qoura, Mounir Mourad, Hassan Abou Zayed, Tarek Sharara
Production : les Films Al Nasr (Hassan Ramzy)
appréciation : 1/5


Le docteur Ahmed vit heureux avec sa femme, Hoda, et son fils, Essam, dans une confortable maison bourgeoise. Alors qu’ils sont en vacances au bord de la mer, le garçon est sauvé de la noyade par Souad, une séduisante jeune femme. Hamed et Hoda la considèrent désormais comme un membre de leur famille et l’invitent régulièrement dans leur demeure. Souad est tombée instantanément amoureuse du docteur. Ce dernier finit lui aussi par succomber aux charmes de la jeune femme. Ils deviennent amants. Quelques mois plus tard, Souad est enceinte. Le docteur n’a plus le choix. Il avoue la vérité à sa femme et lui annonce qu’il souhaite vivre avec sa maîtresse.

lundi 22 août 2016

La Passion et la Chair (Al Atifa wa al Gasad, 1972)

العاطفة والجسد
إخراج : حسن رمزي

 


Hassan Ramzy a réalisé La Passion et la Chair en 1972. 
Distribution : Nagla Fathy (Houda), Mahmoud Yassin (docteur Ahmed), Rushdy Abaza (Zaki), Soheir El Bably (Dwala), Omar Khorsheid (Medhat), Sayed Zayan (le serviteur), Nabila El Sayed (la servante), Ali Ezz Al Din (le père de Houda)
Scénario : Nairouz Abdel Malak et Hassan Ramzy
Musique : Fathy Qoura, Gamal Al Hashemi, Hussein Abu Zeid, Helmy Amin, Omar Khorsheid, Suleiman Fatahallah, Mohamed Zia Eddin


Soheir El Bably et Rushdy Abaza

Rushdy Abaza et Nagla Fathy

Nagla Fathy

Soheir El Bably

Mahmoud Yassin

Sayed Zayan et Nabila El Sayed

Rushdy Abaza et Nagla Fathy

Omar Khorshied et Soheir El Bably

Soheir El Bably et Nagla Fathy


Résumé

Houda est la fille unique d’un riche homme d’affaires. Elle passe des vacances à Alexandrie. Un jour alors qu’elle bronze au soleil dans un endroit isolé, elle est agressée par quatre individus. Un jeune homme intervient et met en fuite les voyous. Le sauveur de Houda est un étudiant en médecine, le docteur Ahmed. Ils se revoient et très vite tombent amoureux l’un de l’autre. Mais cette idylle à peine commencée doit être mise entre parenthèses : Ahmed annonce à Houda que pour terminer ses études il doit séjourner un certain temps à Londres. La jeune femme est dévastée. Après le départ d’Ahmed, elle trouve un soutien auprès de Zaki et de Dwala, un couple d’âge mûr qui se trouvait à Alexandrie en même temps qu’elle. Au Caire, Houda reprend sa vie dans le luxueux appartement qu’elle occupe avec son père. Malheureusement, les affaires de celui-ci traversent une crise grave. La santé chancelante du vieil homme n’y résiste pas. Il meurt brutalement. Houda est inconsolable. Elle ne retrouve le sourire que le jour où elle reçoit un télégramme d’Ahmed lui annonçant son retour. A l’heure dite, elle se rend à l’aéroport pour l’accueillir. Hélas, elle apprend que l’avion de celui-ci a explosé en plein vol : aucun survivant. Houda a perdu les deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde. Elle se tourne alors vers Zaki et Dwala. Elle ne sait pas que ce couple sympathique est d’une perversité et d’un amoralisme absolus. L’homme et la femme multiplient les conquêtes et organisent des orgies dans les maisons closes qu’ils dirigent. Ils parviennent à faire de leur protégée leur esclave sexuel et ils la prostituent à de riches hommes d’affaires. Un jour, n’en pouvant plus de cette existence, Houda les dénonce à la police. Elle est enfin libre mais désespérée. Elle retourne sur la côte, à l’endroit exact où elle a fait la connaissance d’Ahmed. Le flot des souvenirs la submerge. Elle veut en finir. Elle s’approche du bord de la falaise, prête à se jeter dans le vide quand soudain elle entend quelqu’un crier son nom. Elle se retourne : c’est Ahmed ! Il est vivant et il a remué ciel et terre pour la retrouver. Houda est heureuse mais elle sait que désormais, leur union est impossible. Après avoir écrit une longue lettre à l’homme qu’elle aime elle s’empoisonne. Elle meurt à l’hôpital dans les bras d’Ahmed.


Critique

En ce début des années 70, les cinéastes égyptiens tiennent à montrer que l’Egypte est un pays moderne en phase avec la libération des mœurs qui s’est développée dans l’ensemble des sociétés occidentales après 1968. Bien sûr, on feint souvent de le déplorer au nom de la défense des valeurs traditionnelles mais en réalité, on montre avec une grande complaisance ce que l’on prétend condamner. Et d’ailleurs, le public ne s’y trompe pas. A cette époque, il réserve un triomphe à tous ces films de « mœurs » qui osent aborder sans fard la question sexuelle aussi bien dans sa dimension sociale que psychologique. Cette tendance de la production cinématographique dominera pendant toute une décennie (enchantée ?) avant de laisser la place au début des années quatre-vingt à un cinéma moins commercial, plus politique mais aussi plus prude.
La Passion et la Chair s’inscrit dans ce mouvement. Rushdy Abaza et Soheir El Baly incarnent deux personnages formant un couple assez proche de celui constitué par le Vicomte de Valmont et la Marquis de Merteuil dans les Liaisons Dangereuses de l’auteur français du XVIIIe siècle, Choderlos de Laclos. Ce sont deux libertins organisant des soirées coquines pour des amis et des clients fortunés. Chacun multiplie les liaisons extraconjugales avec la bénédiction de l’autre. Une jeune fille, la pauvre Houda, tombe dans leur filet. Ils vont prendre un plaisir intense à la manipuler et à la pervertir.
Tout le film oscille entre le mélodrame et le conte licencieux. Le destin s’acharne sur Houda : faillite puis mort de son père, éloignement puis mort annoncée de son fiancé. Naïve, elle s’en remet totalement à Zaki et à Dawala en qui elle a toute confiance. Mal lui en a pris ! Elle deviendra un objet sexuel que l’on prête et que l’on vend. Et elle finira même par s’en accommoder ! La Passion et La Chair aurait pu fort bien s’intituler Les Infortunes de la Vertu (titre d’un conte du Marquis de Sade. un auteur français aussi du XVIIIe. Décidément…). On peut donc compatir aux malheurs de la pauvre orpheline mais aussi vibrer au caractère éminemment érotique de ses « épreuves ».
A la fin, la morale triomphera : le couple diabolique sera arrêté et leurs maisons closes fermées, Houda retrouvera son fiancé qui en fait n’était pas mort ! (Ce retour invraisemblable est l’élément le plus faible du scénario.) Mais refusant de faire supporter à l’homme qu’elle aime le déshonneur d’avoir épousé une prostituée, elle préfère se suicider. Dans son roman Dérives sur le Nil, Naguib Mahfouz fait dire à l’un de ses personnages que le dernier acte d’une pièce de théâtre est souvent le plus mauvais car il est écrit pour la censure. On voit ici que l’on peut transposer le propos au cinéma : le dénouement doit racheter, au prix fort, les errances des personnages pour complaire aux gardiens sourcilleux de la morale publique. Ce qui nous vaut en général une dernière scène un peu tarte. La Passion et la Chair n’échappe pas à la règle.
Si Mahmoud Yassine ne surprend guère en jouant comme d’habitude l’homme de devoir au cœur sensible et à l’air rébarbatif (sa marque de fabrique !), Rushdy Abaza est épatant en vieux libertin libidineux qui se jette avec gourmandise sur toutes les femmes qui croisent son chemin. De même que Soheir El Bably incarne avec un naturel stupéfiant, la femme mûre libérée dont le seul but dans l’existence est son plaisir personnel.
Mais en fait tout le film est construit autour de Naglaa Fathy et la jeune actrice ne ménage pas sa peine pour être à la hauteur du rôle qui lui est confié ! Elle danse, elle chante, elle pleure, elle rit, elle donne des coups et en reçoit. Mais surtout elle dévoile son corps autant que la censure le permet. L’un des sommets du film, c’est quand elle danse pour Zaki (Rushdy Abaza) avec toute la sensualité dont elle est capable. Sa prestation crée chez son partenaire (et sans doute chez les spectateurs les plus émotifs) une tension presque suffocante. Naglaa Fathy nous prouve ainsi qu’elle peut rivaliser avec les trois reines du glamour de l’époque : Chams Al Baroudi, Nahed Sherif et Soheir Ramzy.
Tout cela ferait donc un bon film de série B s’il n’y avait pas la bande-son. C‘est certainement l’une des bandes-sons les plus catastrophiques de toute l’histoire du cinéma mondial. Pour la constituer, on a puisé dans le répertoire symphonique les passages les plus tonitruants et les scènes qu’ils accompagnent semblent avoir été choisies de manière totalement aléatoire, genre trompette et cor de chasse pour souligner la douce mélancolie qui étreint l’âme de l’héroïne. Il faut supporter aussi l’utilisation récurrente de l’adagio du concerto d’Aranjuez (morceau préféré des réalisateurs de navets sentimentaux). Et puis au milieu de tout ça, des idées incongrues comme l’emploi du thème principal de Mary Poppins (comédie musicale de Robert Stevenson, 1964) pour accompagner la scène dans laquelle trois malfrats tentent de violer Houda ! Et c’est une bande-son qui ne nous laisse aucun répit. Il faut supporter cette cacophonie jusqu’à la toute dernière image du film. Un désastre !
Le générique nous apprend que l’auteur de cette compilation infernale est l’acteur Samir Sabri. D’après le site Elcinema, il fut chargé de l’habillage musical d’au moins dix autres films. Mon Dieu, quelle imprudence !

Appréciation : 2/5
**
Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin

lundi 22 juin 2015

La Reine de la Nuit (Malikat el layl, 1971)


ملكة الليل
إخراج : حسن رمزي

 

Hassan Ramzy a réalisé La Reine de la Nuit en 1971.
Distribution : Yehia Chahine (Docteur Mahmoud), Hind Rostom (Karima), Hussein Fahmy (Ahmed), Nagwa Fouad (la danseuse), Abdelalim Khattab (le père d'Ahmed), Madiha Salem (la fille du docteur), Abu Bakr Ezzat (Taher)
Scénario : Mohamed Othman et Hassan Ramzy
Musique : Soleiman Fathallah, Mounir Mourad, Hassan Abou Zayed

Yehia Chahine

Nagwa Fouad

Yehia Chahine et Hind Rostom

Abdelalim Khattab

Hussein Fahmy

Madiha Salem

Hind Rostom

Abu Bakr Ezzat



Résumé

Karima est une chanteuse d’âge mûr qui mène une revue dans un célèbre cabaret. Un jour alors qu’elle est au volant de sa voiture sur une petite route de campagne, un enfant traverse brusquement. Elle ne peut l’éviter, c’est l’accident. Le jeune paysan est projeté au sol et perd connaissance. Dans la voiture qui la suivait, se trouve le docteur Mahmoud. Il s’est arrêté et après avoir constaté que la petite victime est toujours en vie, il la conduit à l’hôpital. Karima et le docteur se retrouvent au commissariat pour faire leur déposition. Celui-ci rassure tout le monde en expliquant que les blessures du jeune garçon sont bénignes et qu’il se rétablira vite. 
Après cet épisode qui aurait pu tourner au tragique, la meneuse de revue fait tout pour rencontrer à nouveau le médecin. Elle sait qu'il enseigne à l'université, qu’il est veuf et qu’il a une fille d’une vingtaine d’années. Elle passe le voir à son bureau, elle l’invite dans son cabaret. Dans un premier temps, le docteur Mahmoud reste très distant au grand désappointement de Karima qui n’a pas l’habitude qu’on lui résiste ainsi. Mais progressivement, il se laisse séduire et une grande complicité naît entre eux. Ils finissent par s’avouer leur amour. On parle mariage. 
Cette situation n’est pas faite pour plaire à l’entourage des deux amoureux. Du côté de Karima, on voit d’un mauvais œil son retrait progressif de la vie de l’établissement dont elle est l’attraction principale. Du côté du docteur Mahmoud, la tension est vive. Sa fille est fiancée à Ahmed, l’un de ses plus brillants assistants. Pour la famille de celui-ci il est impensable que leur fils épouse une fille dont le père s’est remarié avec une femme de mauvaise réputation. Les deux jeunes tourtereaux sont désespérés. Tour à tour, ils essaient de convaincre les vieux amoureux de renoncer à leur projet insensé. Le docteur Mahmoud ne veut rien entendre. En signe d’apaisement, Karima cesse son activité artistique. Mais rien n’y fait : les parents d’Ahmed restent inflexibles. Rongée par la culpabilité, Karima se tue en voiture.  


Critique

Evidemment ce n’est pas un chef d’oeuvre et au départ on est un peu médusé par les danses kitchissimes et les tenues d'Hind Rostom d’un mauvais goût tapageur. On est aussi gêné de la voir physiquement aussi changée. Elle apparaît vieillie, alourdie, boudinée dans des robes trop ajustées. Son visage empâté est rendu presque laid par un maquillage outrancier. Alors on se dit qu’on a encore affaire à l’une de ces stars qui tentent de survivre à leur jeunesse.
Et puis on se rend compte que tout cela est au service d’un scénario plus original qu’il n'y parait. Dans La Reine de la Nuit, les rôles sont inversés : ce ne sont pas des jeunes gens qui doivent renoncer à l’amour pour ne pas déplaire à leurs familles mais deux individus au crépuscule de leur vie. Bien que l’un soit un professeur d’université respecté et que l’autre soit une artiste admirée, cela ne suffit pas pour accéder à la liberté d’aimer. L'opinion dominante ne saurait tolérer la remise en cause des castes qui interdisent les relations amoureuses entre un membre éminent de l’élite intellectuelle et une quasi prostituée. Le réalisateur dénonce le conservatisme de la société égyptienne, un conservatisme dont même pâtissent les citoyens les mieux intégrés. Et ici les principaux représentants de l’ordre moral sont la fille du docteur et son fiancé. Beaux, jeunes, élégants, ils considèrent la liaison du docteur comme une menace insupportable pour leur avenir. Et la plus véhémente est bien la fille du médecin dont le petit visage fermé trahit le désespoir et la fureur.
On comprend mieux ainsi la fonction des tenues extravagantes d'Hind Rostom : son personnage, Karima, est une femme mûre qui ne cache rien de ses rides et de ses kilos en trop. C’est surtout une femme libre. Quand elle fait son apparition à l’université où enseigne le docteur, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle détonne parmi tous ces étudiants issus des meilleurs familles de la capitale. Elle ne possède pas les codes de la bienséance et de l’élégance, ce qui lui vaut ces regards au mépris à peine voilé. Mais elle n’en a cure et fonce vers sa « proie » sans aucune hésitation.
A la fin, Karima meurt. Le cinéma populaire égyptien n n’a pas la culture du happy end à tout prix. Quand les personnages se retrouvent dans une situation inextricable, face à un problème insoluble, eh bien au mieux, ils s’effacent, au pire ils meurent. Les scénaristes ont la mort facile, parfois par conservatisme, souvent par pessimisme : c’est faire le constat d’une société bloquée qu’aucune initiative individuelle ne peut ébranler. Par delà les révolutions et les guerres, le peuple égyptien reste un peuple tragique.

Appréciation : 3/5 
***
Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin



samedi 28 février 2015

Jamais je ne reviendrai (Abadan Lan A'oud, 1975)

أبدًا.. لن أعود
إخراج : حسن رمزي


  

Hassan Ramzy a réalisé Jamais je ne reviendrai en 1975.
Distribution : Nadia Lutfi, Rushdy Abaza, Imad Hamdi, Safia El Emary, Hala El Shawarby, Salah Nazmi. Hala El Shawarby, Afaf Wagdy
Scénario : Nairouz Abdel Malak, Hassan Ramzy, Ahmed Saleh
Musique : Fathy Qoura, Mounir Mourad, Hassan Abou Zayed, Tarek Sharara


Rushdy Abaza

Safia El Emary et Hala El Shawarby

Safia El Emary et Rushdy Abaza

Nadia Lutfi

Safia El Emary et Rushdy Abaza

Hala El Shawarby

Imad Hamdi

Safia El Emary et Rushdy Abaza


Résumé

Le docteur Ahmed vit heureux avec sa femme, Hoda, et son fils, Essam, dans une confortable maison bourgeoise. Alors qu’ils sont en vacances au bord de la mer, le garçon est sauvé de la noyade par Souad, une séduisante jeune femme. Hamed et Hoda la considèrent désormais comme un membre de leur famille et l’invitent régulièrement dans leur demeure. Souad est tombée instantanément amoureuse du docteur. Ce dernier finit lui aussi par succomber aux charmes de la jeune femme. Ils deviennent amants. Quelques mois plus tard, Souad est enceinte. Le docteur n’a plus le choix. Il avoue la vérité à sa femme et lui annonce qu’il souhaite vivre avec sa maîtresse. Mais la rupture se révèle beaucoup plus difficile que prévu. Les deux amoureux doivent affronter le désespoir d’Essam et la colère d’Hoda. Et puis, c’est le drame : Souad fait une chute dans l’escalier, l’enfant qu’elle porte succombe. La situation devient insupportable. Ahmed comprend que leur couple n’a pas d’avenir. Avec l’assentiment de Souad, il retourne vivre avec son fils et sa femme.


Critique

Jamais je ne reviendrai a le charme des cartes postales des années 60-70 qu’on retrouve froissées et défraîchies aux étals des vide greniers.
C’est un pur roman-photo. L’histoire est sans risque : on frise le drame sans jamais y tomber. Les personnages sont sympathiques. On a un mari généreux, une femme aimante, une maîtresse scrupuleuse, un petit garçon heureux de vivre. Tout ce petit monde rit beaucoup, ça s'appelle le bonheur. Hoda (Nadia Lutfi) et Souad ( Safia El Emary) s’entendent comme deux soeurs et rivalisent de blondeur dans des scènes balnéaires ou bucoliques. Les producteurs ont convoqué pour des seconds rôles Salah Nazmi et Imad Hamdi . On ne sait pas quelle est leur fonction. Imad Hamdi ne doit pas le savoir non plus car il passe son temps à lire le journal dans un fauteuil. Dans ce film Safia El Emary ne se contente pas de jouer la comédie, elle chante et danse aussi. On peut lui savoir gré de ne pas ménager ses efforts pour tenter de chasser l’ennui qui s’est abattu sur le pauvre spectateur. Malheureusement, elle ne sait absolument pas danser si bien que les scènes de « comédie musicale » sont les plus ratées du film. Beaucoup plus fin, Rushdy Abaza ne chante pas, ne danse pas et joue à peine. La seule à tirer son épingle du jeu, c’est la pétillante Hala El Shawarby qui n’apparaît jamais sans sa cigarette et sa bouteille de whisky.
On le sait, le cinéma commercial égyptien dans les années soixante-dix a cultivé le mauvais goût avec un zèle et une constance admirables. Dans ce film, Hassan Ramzy peut se vanter d’en donner des exemples sans nombre. En voici deux :

Pour accompagner les scènes "émouvantes", le réalisateur a choisi de reprendre jusqu’à l’écoeurement le thème principal du film The Way we Were de Sydney Pollack. Cette mélodie doucereuse supporte mal la répétition et l’effet est désastreux. 

Comme dans d’autres films de ce début des années 70, on retrouve ces gros plans sur des massifs de fleurs. Je ne sais qui est le premier à avoir eu cette idée de génie mais on ne le remerciera jamais assez d’avoir été à l’origine d’une passion horticole sans précédent dans le cinéma égyptien . 

Du mauvais goût à la laideur, le pas est vite franchi. Celle-ci s’est infiltrée partout : dans la chambre des époux meublée dans un style rococo avec statuettes et dorures monumentales, sur le maillot de bain de Safia El Emary taillé dans un tissu à grosses fleurs bleues et marron, sur la tête de Nadia Lutfi arborant une coiffure Louis XIV à la plage (voir photo). 
Hassan Ramzy (1912-1977) n’a réalisé qu’une quinzaine de films. C’est peu pour un réalisateur égyptien. Il faut dire qu’il fut aussi producteur. Il créa la société de production Nasr Films. Son fils Mohamed Hassan Ramzy lui avait succédé et a dirigé la société jusqu’à sa mort en janvier dernier.

Appréciation : 1/5
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Texte : © Ciné Le Caire/Philippe Bardin